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Dépenser pour épargner : psychologie de la pauvreté et options politiques

La rationalité économique n’est pas toujours évidente dans les décisions des débiteurs. Cependant, la psychologie suggère d’autres pistes pour expliquer leurs dépenses. Le comportement des personnes en situation de pauvreté s’expliquerait par un mécanisme de restriction des options immédiatement envisageables. Ainsi, la situation de pauvreté conduit à dépenser le peu qui est disponible. C’est une forme viciée d’épargne. Et nos politiciens semblent vouloir encourager cette option.

 

‘La meilleure façon d’épargner est de dépenser’ – Eldar Shafir

En six ans comme credit controller chez TCM, j’ai développé une écoute pour les raisonnements et la psychologie des débiteurs. Ce n’est pas pour rien que l’empathie est un de nos critères de base pour l’engagement de nouveaux collègues.  Il est frustrant pour le credit controller d’entendre un débiteur expliquer qu’il ne peut rembourser sa dette parce qu’il a engagé d’autres dépenses (un voyage, une nouvelle télévision, un nouveau gsm).

Eldar Shafir a une analyse claire sur ces situations (co-auteur de ‘Pénurie. Comment le manque de temps et d’argent détermine notre comportement’ – titre original : ‘Scarcity: Why Having Too Little Means So Much’) : une personne en situation de pauvreté qui obtient une somme inattendue est tentée de dépenser cette somme avant qu’un créancier ne vienne la capturer. Elle voit à ce moment cette dépense impulsive comme un « investissement » ou une sorte « d’épargne ».

La situation culturelle, le caractère, l’environnement, l’éducation de la personne ne sont pas la cause de la pauvreté mais ont une grande influence sur le cheminement du retour vers une situation de capacité économique. Et aussi, certaines lois économiques, si elles ne causent pas la pauvreté, font que cette pauvreté se perpétue. Si le fait de sortir de l’impécuniosité peut entraîner une trop grande perte d’avantages (réels ou supposés) pour une personne, elle n’aura pas de motivation à retrouver la santé économique. Un exemple courant est de refuser un travail rémunéré pour éviter la perte de subsides liés à une situation sans contrat d’emploi.

Un débiteur qui achète un nouveau gsm alors qu’il a encore une série de dettes en retard ne serait donc pas une personne « faible » ou « ignorante ». En fait, ce comportement paraît finalement plus rationnel qu’il ne le semble à première vue.

 

Pénurie d’options

It’s not that poor people have less bandwidth. It’s that « all people, if they were poor, would have less effective bandwidth »- Sendhil Mullainathan & Eldar Shafir

Lorsqu’un manque de temps et d’argent se fait pressant, nous ne voyons plus l’ensemble des options qui s’offrent à nous. Ce sont les solutions à court terme qui captent notre esprit. L’immédiateté du problème nous enferme et limite notre réflexion. Par exemple, nous privilégierions un emprunt à des conditions désavantageuses simplement parce qu’il permet de se dégager d’une dette urgente. La « bande passante » (bandwidth) de notre cerveau est réduite par notre inquiétude.

Certains lecteurs vont penser que s’ils étaient dans une situation économique moins confortable, ils géreraient la situation mieux que le « débiteur type ». Je me suis également laissé tenter par ce leurre. Deux expériences illustrent pourtant l’inverse.

  • Dans la première expérience, les participants (répartis en « riches » et « pauvres ») jouent à Family Feud (un jeu de questions-réponses à choix multiple). Le groupe des « pauvres » n’a que 15 secondes par question tandis que les « riches » reçoivent une minute pour répondre. Les deux groupes peuvent emprunter du temps de réflexion qui sera alors retiré du temps disponible pour les questions suivantes. Au final, les « pauvres » ont emprunté bien plus de temps que les « riches ». Cela avec comme conséquence que le temps disponible pour les « pauvres » se réduisait au fur et à mesure que l’exercice progressait. Les « riches » quant à eux n’empruntaient pas beaucoup. En conclusion, la pénurie peut entraîner un comportement dépensier sans pour autant que la personnalité ou l’éducation du joueur n’y ait un rôle significatif.

 

  • Cette première expérience ne nous dit toutefois pas comment la même personne se comporte dans chacune des deux situations d’abondance et de pénurie. Les expérimentateurs se sont donc tournés vers les producteurs de canne à sucre indiens. Ces fermiers sont au mieux de leur fortune juste après la moisson (moment où ils reçoivent 60% de leur revenu annuel). A d’autres moments de l’année, ils peinent à joindre les deux bouts. Que nous apprend ce beau cas d’école ?  Ces fermiers ont un meilleur score au test d’intelligence (Quotient Intellectuel) quand leur compte en banque est rempli que lorsqu’il est à sec. Le différentiel peut aller jusqu’à 13 points de QI (un effet similaire à celui d’une nuit blanche ou de l’alcoolisme).

 

Nos politiciens dans les pas des débiteurs

Comment nos instances politiques entendent-elles combattre la pauvreté ? Les pouvoirs publics peuvent se montrer condescendants vis-à-vis des débiteurs, notamment en punissant ou en retirant des subsides à ceux qui ne respectent pas les règles. Ils culpabilisent la personne endettée. Pourtant, l’autonomie et le talent sont des valeurs généralement honorées, l’éducation est applaudie. Comment donc encourager des débiteurs à s’engager vers un futur meilleur alors que leur « bande passante » (la conscience lucide de toutes les options) est réduite par leurs circonstances ?

Le parlement a récemment voulu approuver un projet de loi qui ajoutait plus d’un mois de délai à l’obligation de payer une facture. La méthode proposée entraînait les entreprises dans une administration complexe (donc coûteuse et risquée) des impayés et des (sur)endettés. De plus, ils deviendraient des prêteurs contraints et sans suretés. Le plus étonnant dans cette proposition de loi reste que le remède à la pauvreté à court terme consistait à la remplacer par une plus grande pauvreté à long terme. C’est la réaction que les débiteurs ont généralement eux-mêmes tendance à appliquer instinctivement lorsqu’ils sont placés dans une situation impécunieuse, comme évoqué ci-dessus. Mais ce n’est pas une solution au problème, au contraire.

 

Le credit controller peut-il guider les débiteurs vers la santé financière

La question est : comment attirer l’attention des personnes en situation de pauvreté sur les options plus durables (comment élargir la « bande passante ») ? La manière primaire de solutionner le problème est de leur donner l’argent nécessaire à apurer leurs dettes ; mais il est utopique de vouloir en faire une règle. Après réflexion, il est évident que l’éducation est essentielle ; mais il faut un esprit libre pour pourvoir apprendre ce qui n’est pas évident en situation impécunieuse, nous l’avons vu ci-dessus.

La solution réaliste consiste sans doute à accompagner les débiteurs pour chercher, ensemble avec eux, les solutions et les mettre en œuvre, en simplifiant le dédale, notamment administratif. Le credit controller peut jouer un rôle central dans cette assistance. En fait, c’est ce que nous faisons depuis des années à TCM : écouter, établir des plans de paiement réalisables, rappeler les échéances aux distraits, parfois même en les rencontrant chez eux.

Les efforts des credit controllers peuvent sembler accessoires mais il n’en est rien. En accompagnant les débiteurs, ils leur évitent les huissiers et les tribunaux dont les coûts impressionnants sont une autre cause de surendettement. Mais aussi, ils chassent l’inquiétude immédiate en confirmant une solution, ce qui élargit la « bande passante » et, tout simplement, apporte un peu de sérénité aux débiteurs.

 

Auteur: Kim Rutten

 

Voulez-vous en savoir plus sur le surendettement ? Lisez les sources ci-dessous qui nous ont aidé à la rédaction de cet article. 

 

 

 

 

 

Dépenser pour épargner : psychologie de la pauvreté et options politiques

La rationalité économique n’est pas toujours évidente dans les décisions des débiteurs. Cependant, la psychologie suggère d’autres pistes pour expliquer leurs dépenses. Le comportement des personnes en situation de pauvreté s’expliquerait par un mécanisme de restriction des options immédiatement envisageables. Ainsi, la situation de pauvreté conduit à dépenser le peu qui est disponible. C’est une forme viciée d’épargne. Et nos politiciens semblent vouloir encourager cette option.

 

‘La meilleure façon d’épargner est de dépenser’ – Eldar Shafir

En six ans comme credit controller chez TCM, j’ai développé une écoute pour les raisonnements et la psychologie des débiteurs. Ce n’est pas pour rien que l’empathie est un de nos critères de base pour l’engagement de nouveaux collègues.  Il est frustrant pour le credit controller d’entendre un débiteur expliquer qu’il ne peut rembourser sa dette parce qu’il a engagé d’autres dépenses (un voyage, une nouvelle télévision, un nouveau gsm).

Eldar Shafir a une analyse claire sur ces situations (co-auteur de ‘Pénurie. Comment le manque de temps et d’argent détermine notre comportement’ – titre original : ‘Scarcity: Why Having Too Little Means So Much’) : une personne en situation de pauvreté qui obtient une somme inattendue est tentée de dépenser cette somme avant qu’un créancier ne vienne la capturer. Elle voit à ce moment cette dépense impulsive comme un « investissement » ou une sorte « d’épargne ».

La situation culturelle, le caractère, l’environnement, l’éducation de la personne ne sont pas la cause de la pauvreté mais ont une grande influence sur le cheminement du retour vers une situation de capacité économique. Et aussi, certaines lois économiques, si elles ne causent pas la pauvreté, font que cette pauvreté se perpétue. Si le fait de sortir de l’impécuniosité peut entraîner une trop grande perte d’avantages (réels ou supposés) pour une personne, elle n’aura pas de motivation à retrouver la santé économique. Un exemple courant est de refuser un travail rémunéré pour éviter la perte de subsides liés à une situation sans contrat d’emploi.

Un débiteur qui achète un nouveau gsm alors qu’il a encore une série de dettes en retard ne serait donc pas une personne « faible » ou « ignorante ». En fait, ce comportement paraît finalement plus rationnel qu’il ne le semble à première vue.

 

Pénurie d’options

It’s not that poor people have less bandwidth. It’s that « all people, if they were poor, would have less effective bandwidth »- Sendhil Mullainathan & Eldar Shafir

Lorsqu’un manque de temps et d’argent se fait pressant, nous ne voyons plus l’ensemble des options qui s’offrent à nous. Ce sont les solutions à court terme qui captent notre esprit. L’immédiateté du problème nous enferme et limite notre réflexion. Par exemple, nous privilégierions un emprunt à des conditions désavantageuses simplement parce qu’il permet de se dégager d’une dette urgente. La « bande passante » (bandwidth) de notre cerveau est réduite par notre inquiétude.

Certains lecteurs vont penser que s’ils étaient dans une situation économique moins confortable, ils géreraient la situation mieux que le « débiteur type ». Je me suis également laissé tenter par ce leurre. Deux expériences illustrent pourtant l’inverse.

  • Dans la première expérience, les participants (répartis en « riches » et « pauvres ») jouent à Family Feud (un jeu de questions-réponses à choix multiple). Le groupe des « pauvres » n’a que 15 secondes par question tandis que les « riches » reçoivent une minute pour répondre. Les deux groupes peuvent emprunter du temps de réflexion qui sera alors retiré du temps disponible pour les questions suivantes. Au final, les « pauvres » ont emprunté bien plus de temps que les « riches ». Cela avec comme conséquence que le temps disponible pour les « pauvres » se réduisait au fur et à mesure que l’exercice progressait. Les « riches » quant à eux n’empruntaient pas beaucoup. En conclusion, la pénurie peut entraîner un comportement dépensier sans pour autant que la personnalité ou l’éducation du joueur n’y ait un rôle significatif.

 

  • Cette première expérience ne nous dit toutefois pas comment la même personne se comporte dans chacune des deux situations d’abondance et de pénurie. Les expérimentateurs se sont donc tournés vers les producteurs de canne à sucre indiens. Ces fermiers sont au mieux de leur fortune juste après la moisson (moment où ils reçoivent 60% de leur revenu annuel). A d’autres moments de l’année, ils peinent à joindre les deux bouts. Que nous apprend ce beau cas d’école ?  Ces fermiers ont un meilleur score au test d’intelligence (Quotient Intellectuel) quand leur compte en banque est rempli que lorsqu’il est à sec. Le différentiel peut aller jusqu’à 13 points de QI (un effet similaire à celui d’une nuit blanche ou de l’alcoolisme).

 

Nos politiciens dans les pas des débiteurs

Comment nos instances politiques entendent-elles combattre la pauvreté ? Les pouvoirs publics peuvent se montrer condescendants vis-à-vis des débiteurs, notamment en punissant ou en retirant des subsides à ceux qui ne respectent pas les règles. Ils culpabilisent la personne endettée. Pourtant, l’autonomie et le talent sont des valeurs généralement honorées, l’éducation est applaudie. Comment donc encourager des débiteurs à s’engager vers un futur meilleur alors que leur « bande passante » (la conscience lucide de toutes les options) est réduite par leurs circonstances ?

Le parlement a récemment voulu approuver un projet de loi qui ajoutait plus d’un mois de délai à l’obligation de payer une facture. La méthode proposée entraînait les entreprises dans une administration complexe (donc coûteuse et risquée) des impayés et des (sur)endettés. De plus, ils deviendraient des prêteurs contraints et sans suretés. Le plus étonnant dans cette proposition de loi reste que le remède à la pauvreté à court terme consistait à la remplacer par une plus grande pauvreté à long terme. C’est la réaction que les débiteurs ont généralement eux-mêmes tendance à appliquer instinctivement lorsqu’ils sont placés dans une situation impécunieuse, comme évoqué ci-dessus. Mais ce n’est pas une solution au problème, au contraire.

 

Le credit controller peut-il guider les débiteurs vers la santé financière

La question est : comment attirer l’attention des personnes en situation de pauvreté sur les options plus durables (comment élargir la « bande passante ») ? La manière primaire de solutionner le problème est de leur donner l’argent nécessaire à apurer leurs dettes ; mais il est utopique de vouloir en faire une règle. Après réflexion, il est évident que l’éducation est essentielle ; mais il faut un esprit libre pour pourvoir apprendre ce qui n’est pas évident en situation impécunieuse, nous l’avons vu ci-dessus.

La solution réaliste consiste sans doute à accompagner les débiteurs pour chercher, ensemble avec eux, les solutions et les mettre en œuvre, en simplifiant le dédale, notamment administratif. Le credit controller peut jouer un rôle central dans cette assistance. En fait, c’est ce que nous faisons depuis des années à TCM : écouter, établir des plans de paiement réalisables, rappeler les échéances aux distraits, parfois même en les rencontrant chez eux.

Les efforts des credit controllers peuvent sembler accessoires mais il n’en est rien. En accompagnant les débiteurs, ils leur évitent les huissiers et les tribunaux dont les coûts impressionnants sont une autre cause de surendettement. Mais aussi, ils chassent l’inquiétude immédiate en confirmant une solution, ce qui élargit la « bande passante » et, tout simplement, apporte un peu de sérénité aux débiteurs.

 

Auteur: Kim Rutten

 

Voulez-vous en savoir plus sur le surendettement ? Lisez les sources ci-dessous qui nous ont aidé à la rédaction de cet article. 

 

 

 

 

 

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